Avant-propos
par Jean LIBIS
Ce Bulletin est le sixième publié par l'Association des amis de Gaston Bachelard depuis la création du premier Bulletin en 1999. La présentation s'est considérablement améliorée, la dimension et la variété des textes ont pris aussi de l'ampleur. La tâche est importante, mais elle est récompensée par des projets élargis et un intérêt croissant de la part des adhérents. Dans ce numéro, l'oeuvre du philosophe sera d'abord abordée pour ce qu'elle est au départ : une philosophie des sciences ; puis ce qu'elle tend ensuite à devenir : un long dialogue avec la création littéraire. Toutefois l'exploration se fera aussi plus marginale, avec une incursion dans le cinéma et, plus malicieusement, dans la bande dessinée. Enfin, pour des raisons de calendrier, la traduction par Bertrand NICQUEVERT d'un article de Teresa CASTELAO sera publiée ultérieurement.
Force est bien d'avouer que les lectures des livres de Bachelard présentent des degrés de difficultés très hétérogènes : on se laisse plus aisément convaincre et séduire par la fréquentation de L'eau et les rêves ou de
La flamme d'une chandelle que par
Le nouvel esprit scientifique ou a fortiori
La valeur inductive de la relativité. 11 serait cependant mal venu et pour ainsi dire périlleux de négliger toute la dimension épistémologique de l'œuvre, et ceci pour au moins trois grandes raisons. D'abord le travail de Bachelard s'enracine foncièrement et chronologiquement dans une culture et un enseignement scientifiques : plus de la moitié des ouvrages publiés y trouvent leur matière et leur raison d'être. Ensuite, le philosophe a défendu avec vigueur une position rationaliste, certes ouverte, dynamique et engagée, mais fidèle à elle-même au moins dans ses grandes lignes : lorsqu'il publie, déjà tardivement.
Le matérialisme rationnel, il maintient explicitement la distinction entre la matière construite par " l'union des travailleurs de la preuve " et la matière rêvée par ce qu'on pourrait appeler la communauté poétique. Enfin la méconnaissance de cette épistémologie pourrait nous incliner à de véritables contresens : l'approche bachelardienne de l'image et du symbole ne relève pas d'un ésotérisme brouillon ni d'un penchant gnostique, mais d'un développement personnel et averti qui se situe au-delà de la scientificité et cependant par rapport à elle. À mésestimer ceci, on s'exposerait à rien de moins qu'à des divagations douteuses.
C'est pourquoi l'article que Gérard CHAZAL a bien voulu nous confier nous est précieux : il fait le point de manière pédagogique et synthétique sur l'ensemble de l'épistémologie bachelardienne, et pourrait constituer aussi pour certains d'entre nous l'occasion d'aborder les premiers livres de Gaston Bachelard (une lecture des préfaces serait en elle-même déjà éclairante). Il est suivi de deux études, la première nous venant du Brésil, l'autre de Tunisie, qui soutiennent l'une et l'autre des prises de position médianes et conciliantes : Marly BULCÂO défend l'idée que l'imagination ne se déploie pas seulement dans l'univers des poétiques mais déjà aussi dans l'espace épistémologique du philosophe. Quant à Rhida AZZOUZ, il soutient que Bachelard se meut dans un univers intermédiaire entre celui de la technique et celui de la représentation symbolique : l'humanisme bachelardien serait à ce prix. Ces deux points de vue peuvent certes susciter discussions et controverses - ce qui signifie que le débat est d'ores et déjà ouvert. Sur la question de la technique, il faut rappeler ici que Claude SPERANZA avait publié un article très nourri dans le Bulletin n°l, année 1999.
Dans le domaine de l'espace littéraire, nous savons que les références de Bachelard sont foisonnantes. Le philosophe est un inépuisable catalyseur de lecture et de relecture. Et c'est bien ce que nous montre le texte essentiel, superbement écrit, que Florence NICOLAS consacre à un roman de Henri Bosco, dont Bachelard fut un lecteur fidèle et inspiré. Ensuite nous avons décidé de rééditer un texte important, pédagogique lui aussi, et d'une grande clarté intrinsèque : celui que Simone VIERNE avait publié en 1984 dans le livre du centenaire édité par les Editions Universitaires de Dijon. Enfin il était temps que soit rendu hommage au film, inspiré et troublant, que Elisa CABRAL avait présenté au Colloque de 1998 à Dijon et qui constitue une véritable rêverie sur la rêverie bachelardienne. Et pour finir, nous avons demandé à Roxana GHITA de nous présenter elle-même la thèse qu'elle a soutenue sur la question générale de la " poietique" bachelardienne.
Quelques documents nouveaux devront à juste titre mobiliser la curiosité de tous ceux qui souhaitent - c'est bien légitime -constituer un vaste dossier d'archives. Jean-Luc POULIQUEN commente une lettre que le philosophe a envoyée à Lucette DESNOUES. Par ailleurs le rire - jaune - ne manque pas dans la glose que Roger BERTHET greffe sur les mésaventures du Professeur Chatelard (sic) croqué dans l'univers de la bande dessinée. Enfin figure dans notre sommaire le plan général d'une conférence que Gaston Bachelard lui-même a proposée à l'Université de Lyon en 1934.
La rubrique intitulé " littérature vivante " - inaugurée l'an dernier avec des textes poétiques de Colette Gibelin1 - mérite quelques explications. Nous pensons qu'elle se situe dans la tradition bachelardienne d'accueillir des poètes qui ne sont pas toujours à la une de l'actualité littéraire. Et nous nous taisons un principe de faire d'abord connaître des auteurs adhérents à l'Association des amis de Bachelard. Cette année, nous avons choisi - par dilection - des extraits du
Labyrinthe du rêve de Katty VERNY-DUGELAY : ces instantanés méditerranéens, lointains, végétaux et subtils fonctionnent un peu à la manière des haï-ku japonais, et nous paraissent aux antipodes de tout pédantisme. Il appartiendra à nos lecteurs d'en juger.
1- Colette GIBELIN vient de publier, en 2004, un remarquable petit livre qui semble constituer un condensé précieux de sa manière poétique. Je ne peux que vous recommander cette miniature publiée par l'éditeur poétique Telo Martius.